LE JEU AMÉRICAIN
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L'essor du poker nord-américain coïncide avec la fin de la Guerre Civile en 1865 et la banalisation, dès 1875, du paquet de 52 cartes. Les cinquante années précédentes avaient vu le jeu se libérer progressivement de l'influence européenne et essaimer à partir de sa base dans le delta du Mississipi pour atteindre les villes frontière de l'Ouest puis, à partir de 1849, la Californie, sur les pas des chercheurs d'or. Si le stud et le draw, qui étaient tous deux joués avec 5 cartes, n'étaient pas encore aussi populaires que la roulette, c'est sans doute parce que cette dernière semblait offrir la possibilité de s'enrichir beaucoup plus rapidement sans le moindre apprentissage.
Le succès aux Etats-Unis
En dépit de sa relative complexité et des prêches enflammés de ses détracteurs, le poker remportait néanmoins un succès croissant auprès du public américain, charmé par l'élément de risque calculé qu'il semblait contenir, une caractéristique qui était faite pour séduire l'esprit aventurier de cette jeune nation.
La Nouvelle-Orléans
Le premier casino à ouvrir ses portes sur le sol américain fut l'initiative d'un nommé John Davis. C'était en 1822, à la Nouvelle-Orléans. Il comportait un restaurant, un bar, des spectacles de danseuses, des tables de faro et de roulette et il était ouvert 24 heures sur 24. Son succès fit des jaloux. On l'imita. En peu de temps, la Big Easy devint la capitale du jeu du pays. Joueurs de cartes professionnels et tricheurs de tout crin fondirent sur la ville et s'installèrent au bord de la rivière, dans un quartier surnommé le 5wamp : le marécage ... Dans cette zone de non-droit, les joueurs professionnels assuraient leur propre police. Qu'un joueur ait le malheur de gagner plus qu'il ne convenait ou qu'un autre soit soupçonné de tricher, ils risquaient tous deux d'être jugés sommairement par leurs victimes et de perdre plus qu'ils n'avaient gagné.
LE POKER AU FAR WEST
Le succès universel du western hollywoodien et l'image du Far West qu'il véhicule ont élevé le poker au rang de mythe fondateur de l'Amérique. S'il est rarement au centre de l'action, il apparaît néanmoins dans d'innombrables scènes de saloon, donnant une idée assez fidèle du succès qu'il remportait dans les villes d'étape, les cités minières et les foires à bestiaux de l'époque, partout en réalité où l'argent circulait et où étaient concentrés les moyens de le dépenser le plus rapidement possible. Des villes comme Deadwood et Tombstone doivent plus leur célébrité à l'issue tragique de certaines querelles entre joueurs qu'aux mines auxquelles elles doivent leur existence.
Les risques du métier de joueur de cartes professionnel étaient d'autant plus élevés que les autres joueurs laissaient rarement leurs armes au vestiaire. Le pistolet miniature Derringer, notoirement imprécis audelà de deux mètres, fut conçu spécialement pour aider les professionnels à se défendre contre la nature impulsive des mauvais perdants. Quiconque était propriétaire d'un saloon ou d'un bordel se devait d'organiser des parties de poker dans son établissement. En 1849, la ruée vers l'or déplaça le centre de gravité de
l'Union vers l'ouest. Les joueurs professionnels suivirent les prospecteurs, dans l'espoir de partager le fruit de leur travail. En peu de temps, San Francisco ravit à la Nouvelle-Orléans son titre de capitale du jeu.
De l'ostracisme à la libéralisation, le désir de bannir le poker de la cité est presque aussi ancien que le jeu lui-même. Les moralistes n'ont d'ailleurs pas attendu l'invention du poker pour considérer les joueurs comme des êtres moralement corrompus qu'il fallait sauver de leur propre faiblesse tout en les empêchant de faire des émules. En s'attirant les foudres des éléments réformateurs de la communauté, les joueurs professionnels ont longtemps fait les frais d'une condamnation qui, au-delà de leur personne, visait en fait le jeu lui-même. Dès la fin du XIXe siècle, de nombreuses villes des États-Unis avaient établi des contrôles extrêmement stricts sur les jeux d'argent, quant elles ne les avaient pas tout simplement interdits. Difficiles à appliquer, ces lois finirent par mener à une interdiction totale dans plusieurs états, qui se généralisa au cours du Xxe siècle. En 1988, le Nevada et le New Jersey étaient les deux seuls états qui autorisaient encore les jeux d'argent sur le territoire des États-Unis.
Les casinos flottans
Les casinos de la Nouvelle-Orléans attirèrent de nombreux visiteurs, stimulant l'économie de la ville et celle de la région tout entière. En convergeant vers la Nouvelle-Orléans, les bateaux qui arpentaient le Mississipi, le Missouri et l'Ohio offrirent bientôt aux joueurs professionnels l'occasion de partir à la recherche de nouveaux marchés. Vicksburg, dans l'état du Mississipi, fut la première ville à prendre des mesures prohibitionnistes, en 1835, après que cinq joueurs soupçonnés de tricher se furent fait lyncher par la foule. À mesure que d'autres villes suivaient son exemple, les milliers de bateaux à aubes qui arpentaient le fleuve devinrent le refuge des joueurs de poker. Un nouveau mythe américain était sur le point de naître: celui du joueur professionnel, habillé à la dernière mode, arpentant le Mississipi sur son bateau à vapeur où il avait établi sa résidence principale, attendant qu'un riverain naïf vînt jouer sa fortune à sa table.
À ce stade, le poker avait déjà considérablement évolué. Après avoir reçu leurs cartes, les joueurs procédaient à un tour d'enchères unique. Les paquets
de 20 cartes qui étaient employés limitaient le nombre des joueurs à quatre et rendaient impossible le draw, ce mécanisme qui permet d'échanger des cartes dans l'espoir d'améliorer sa main. Ce sont les joueurs professionnels qui introduisirent les paquets de 52 cartes. En vingt ans, ils avaient entièrement supplanté les paquets de 20 cartes. Du coup, les joueurs pouvaient être plus nombreux et on introduisit le draw ainsi qu'un tour d'enchères supplémentaire. D'un jeu de hasard et de bluff, le poker était en train de devenir un jeu d'adresse.
Aujourd'hui, la situation a été à ce point renversée qu'il n'existe plus que deux états, l'Utah et Hawaï, qui interdisent les jeux d'argent. Si les jeux d'argent restent interdits aux mineurs, on peut désormais jouer à peu près partout dans le monde en toute légalité. Le jeu est toléré mais ses modalités font en revanche l'objet d'une réglementation particulièrement complexe. L'extrême diversité des lois qui gouvernent le jeu sur le territoire nord-américain a créé une situation assez confuse. Dans certains états, même une simple partie entre amis est passible de poursuites. Il y a pire. En dépit du fait que les Américains représentent plus de la moitié des joueurs de poker en ligne du marché, l'Unlawful Internet Gaming Act d'octobre 2006 interdit désormais aux banques américaines, aux compagnies de cartes de crédit et à toute institution financière d'engager des transactions avec des compagnies de jeu en ligne. Le résultat est que les joueurs en ligne américains ne peuvent plus déposer ni retirer de l'argent de leur compte de poker électronique. Cette réglementation découle d'une interprétation de l'American Wire Act de 1961, dont l'objectif était à l'époque d'empêcher les maisons de paris d'employer le télégraphe pour développer leurs activités.


